Trame sonore pour un film qui n’existe pas, le dernier et troisième album de The Cinematic Orchestra « Ma Fleur » a mûri des années dans l’esprit du compositeur britannique Jason Swinscoe. Ce long processus a guidé les musiciens du groupe vers des climats plus dépouillés et plus introspectifs que par le passé. Les rythmiques jazz se font discrètes, laissant plus d’espace aux instruments acoustiques, et les échantillonnages font place à des procédés électroniques beaucoup plus effacés.
Ce groupe est entre les mains d’un sorcier, faiseur de sons, fabricant de bruits, créateur d’ombre ou de lumière selon. Un metteur en scène musical qui prend son temps pour sculpter ses pièces. Dans son esprit naissent des compositions qui, interprétées par les musiciens, s’encre dans une réalité teintée d’onirisme.
Ce vendredi au Rocking Chair à Vevey, la formation est revenue à ses premiers amours et nous a dévoilé un jazz parfois effleuré, parfois soutenu mais toujours basé sur les samples discrets du chef d’orchestra. Celui-ci est comme effacé derrière les personnalités de ses acolytes. La virtuosité des musiciens laisse sans voix, alors place au protagoniste Jason Swinscoe
qui a eu la gentillesse de m’offrir un entretien après le Live.
-Communiquer, c’est essentiel-
A peine arrivée dans les loges je suis de suite mis à l’aise. Le buffet froid préparé à l’intention du groupe est partagé, il en est de même pour les sensations de la soirée. Ils sont tous ravis de l’atmosphère intimiste qui se dégageait de la petite salle du RKC. Ils aiment se sentir proche du public qu’ils estiment avoir été très réceptifs à leur univers : « la communication bilatérale est nécessaire pour que l’on se sente bien, parfois on a l’impression de faire un monologue et là on a envie de pleurer. Mais heureusement c’est rare, notre tournée aux USA et en Europe s’est globalement très bien passée », selon Jason.
-Partir d’une feuille blanche-
En effet, l’énergie était au rendez-vous. Si le dernier opus du sextet était plus mélancolique et calme, il en fut tout autrement lors du concert. « Avec Ma fleur on est revenu à un genre plus traditionnel. Nous voulions sortir de la culture électronique et de notre association « trip-hop/nu-jazz ». Il est essentiel de se renouveler dans le monde de la musique, de se dépasser constamment. J’ai voulu partir d’une feuille blanche, une feuille manuscrite, ce qui fut un grand défi pour moi, et le groupe m’a vraiment aidé. Il a contribué avec des idées musicales, il en est ressorti un album très acoustique. ».
Mais pour contrebalancer l’album, pour être plus en harmonie, en équilibre avec le groupe, Jason accorde de l’importance à l’envie individuelle de ses musiciens lors des live. « En studio tout est très dirigé, alors je laisse une grande liberté aux musiciens pour s’exprimer pendant les concerts nettement plus axés sur le jazz. »
-Jason chef d’orchestra-
Si sur scène The Cinematic Orchestra sonne comme un groupe uni, lors de la création, la formation est plus éparse. Sa manière d’oeuvrer diffère de la vision classique du travail en studio. Celui qui planche sur le projet du début à la fin c’est Jason, mais sa méthode a évolué au fil des années « pour Everyday (ndrl : leur deuxième album), les samples en étaient la base et le groupe y ajoutait sa contribution. Pour Ma fleur j’avais plus envie d’une énergie de groupe. Lors de l’élaboration j’ai d’abord écrit mes idées, puis j’ai énormément planché sur mes envies avec Phil (ndrl : Phil France le (contre)bassiste du groupe et ami de longue date de Jason). Ensuite j’ai travaillé individuellement avec chaque musicien, j’ai parlé avec eux afin qu’ils m’aident à construire ma maison (ndrl : To Build a Home 1er titre de l’album). »
-Une fleur qui voyage-
En ces termes, l’écriture fut laborieuse. Trois années environ se sont écoulées entre les prémices idéales et le résultat final. Jason a commencé et créé la majorité de son ouvrage à Paris, dans la ville « où tout est permis ». Il a d’ailleurs écrit le morceau « Ma fleur » dans son appartement français avec Tom Chant, le saxophoniste. Puis Nick a jouté la basse et le piano dans leur studio londonien. Mais ça ne s’arrête pas là. Pour enregistrer avec la grande chanteuse américaine de soul Fontella Bass, qui a donné sa voix aux titres « Familiar ground » and « Breath », Jason est parti à St-Louis aux USA. « Fontella a eu une vie très, trop active, elle en subit malheureusement les conséquences sur sa santé maintenant. Elle ne pouvait donc pas se déplacer. D’ailleurs au départ elle ne voulait pas contribuer à cet album, mais j’ai finalement réussi à la convaincre. ». Enfin il est resté quelques temps à Montréal pour, entre autres, enregistrer avec Patrick Watson, le chanteur de « to build a home », « music box » et « that home ». « C’est avec lui que j’ai écrit ces morceaux, le groupe a ajouté sa participation en post production. »
-La chanteuse introuvable-
Si Jason a autant voyagé c’est bien sûr pour s’inspirer de différents univers ; mais la raison principale est ailleurs. Sa première intention était de collaborer avec une seule chanteuse. « Après une année de recherches intensives, je n’y croyais plus (rire).C’est pourtant quelque chose d’assez simple de trouver une chanteuse. Peut-être ne me suis-je pas tourné vers les bonnes personnes..». Ou peut-être que le créateur ne se rendait pas compte que son mental partait tellement dans tous les sens, qu’une seule chanteuse n’aurait pas suffit. Car les différentes interventions vocales sonnent comme un ensemble parfait. Chaque contribution vient d’un univers différent : le pop-rock de Patrick Watson, la soul de Fontella Bass et finalement la trip-hop de Lou Rhodes, la chanteuse de Lamb. « Lou est un amie. Elle était en studio pour son nouvel album solo en même temps que moi. Je l’ai entendue et j’ai adoré. Je trouve que sa voix avait mûri, alors je lui ai envoyé un morceau, elle a travaillé dessus seule, y a posé sa voix et je n’ai rien changé. ». Enfin Heidi Vogel est la chanteuse qui les suit pour le tour. Cette voix n’a rien à envier aux autres : teintée de nu-jazz et de soul, elle se réapproprie les chansons tout en délicatesse.
-L’opus fleuri : une évidence sentimentale-
Si l’on peut comprendre le choix du titre français de l’album, dû à sa conception principalement parisienne, il est intéressant de se demander pourquoi il a choisi le mot épuré d’un végétal. « Lorsque l’on a écrit le titre « Ma fleur » avec Tom, ça a fait l’effet d’une coupure pour moi. Finir ce track fut comme un passage à autre chose, une page qui se tournait. J’y ai mis beaucoup de sentiments. A ce moment-là je ne savais pas encore que ce serait le centre de la création ». Mais alors qu’il cherchait le nom qu’il donnerait à l’album, ce fut comme une évidence : « L’album parle d’amour et d’intimité et j’avais besoin d’un lien entre moi-même et un élément matériel ou un objet. « Ma fleur » est autant intime et romantique que le végétal, un mélange entre la mélancolie et une liberté légère. ».
-La grande famille musicale-
Si Jason est l’esprit de Cinematic, le groupe existe bel et bien. Mais il s’est composé très lentement. Tout d’abord il y a eu Phil, que Jason connaît bien depuis une quinzaine d’année. Puis Tom et tout c’est enchaîné. « Je travaillais pour Ninja Tune (ndrl : actuel label du groupe) et je connaissais très bien le monde musical du Djing, mais moins bien les autres mondes. Et connaître ces deux excellents musiciens, m’a ouvert de nouvelles portes. J’ai rencontré Luke (ndrl : Luke Flower le batteur) et Stuart Mccalumm (le guitariste). Ils viennent tout deux de Manchester et jouaient parfois ensemble. Puis j’ai revu Nick que j’avais connu au collège, on était les deux dans la section musicale. »
-Le concert : une atmosphère particulière-
Lors qu’on connaît l’esprit pointilleux du concepteur et la liberté qu’il donne à ses musiciens sur scène, on peut croire qu’il préfère concevoir que tourner. Mais ce n’est pas si simple : « Aujourd’hui faire un disque c’est devenu très difficile. La création n’est plus si libre, c’est devenu un document marketing, une manière de se faire connaître. Dans le monde du téléchargement, le CD ce n’est plus une source de gains pour l’artiste, ce n’est vraiment qu’un outil de promotion. En même temps, partir en concert c’est devenu une nécessité et c’est regrettable. Tout est programmé, tout est contrôlé, il faut partir tout de suite après, lorsque la flamme a pris. Parfois j’aimerais juste tourner, mais après quelque temps ça s’essouffle, le public et l’industrie attendent un nouvel air. Et parfois j’ai envie de création mais en ces périodes, la pression est toujours là. Je ne dis pas que je n’aime ni le studio, ni les concerts, au contraire, mais la pression extérieure peut parfois être difficile à gérer. ».
« En fait c’est difficile à dire ce que je préfère entre le studio et les concerts, car cela dépend de l’état d’esprit dans lequel je me trouve. Mais les concerts, c’est tout de même agréablement particulier. Le fait d’être en groupe, en société, rend la musique plus sociable. Ce que je préfère dans ce métier c’est de toucher le public, et la meilleure manière d’y parvenir c’est d’aller à sa rencontre. »
Rencontre que je n’échangerais pour rien au monde. La simplicité qu’ils dégagent sur scène n’est pas faite d’illusion. La convivialité de leurs morceaux se retrouve dans la chaleur de leur accueil. Le groupe est un orchestre cinématique oui, mais une belle réalité humaine aussi.
Plus qu’une rose rouge, symbole de l’amour par excellence, « Ma fleur » s’apparenterait plus à la rose de Jéricho. Tout comme cette plante l’album est doué de la capacité de reviviscence. A chaque réécoute, c’est un nouvel air qui reprend, et je suis persuadée que même dans 50 ans, alors que je dépoussiérerai ma pochette de mon coffre aux souvenirs, ses propriétés me feront toujours autant voyager.







21 Août 09: David Guetta